Crise socio-économique en Iran : Des pressions convergentes poussent la société au bord de la rupture

Vue de Téhéran : immeubles d’habitation, grues de chantier et circulation dense sur une grande autoroute
Par
Mansoureh Galestan
L’Iran est confronté à une crise socio-économique multidimensionnelle qui s’est intensifiée ces dernières semaines. Elle combine une inflation alimentaire galopante, de graves pénuries d’eau, une coupure d’internet prolongée et des pénuries croissantes de médicaments essentiels. Ces difficultés, loin d’être isolées, sont interdépendantes, érodant le budget des ménages, perturbant le quotidien et alimentant une frustration généralisée qui, selon beaucoup, pousse la population au bord du gouffre.
Flambe des prix alimentaires incontrôlable
Le choc le plus immédiat est la flambée des prix des produits alimentaires de base. Le 9 mai 2026, les médias d’État ont annoncé une nouvelle vague d’augmentations de prix touchant le pain, le sucre, l’huile de cuisson, le riz, le poulet et les œufs. À Hamedan, la hausse officielle du prix du pain est entrée en vigueur le 6 mai 2026. Abuzar Golmohammadi, président du syndicat des boulangers de Hamedan, a déclaré aux médias d’État : « Face à la forte augmentation des coûts de production – notamment les assurances, les salaires des ouvriers, l’énergie, la levure, le loyer et autres charges fixes – les nouveaux tarifs ont été approuvés.»
Selon la nouvelle grille tarifaire, le pain lavash coûte désormais 2 000 tomans, le sangak 8 000 tomans et le barbari jusqu’à 16 500 tomans, certaines variétés locales atteignant même 35 000 tomans. Des hausses similaires ont été observées à Ispahan, Yazd, Mashhad, Qom et dans certains quartiers de Téhéran, où de nombreuses boulangeries ont de facto opté pour la libre tarification.
L’ensemble du panier alimentaire témoigne d’une situation encore plus alarmante. D’après les données publiées par le Centre statistique iranien et relayées par les médias du régime, le prix des huiles végétales solides a bondi de 375 % en avril 2026 par rapport à l’année précédente, passant d’environ 81 000 à plus de 385 000 tomans. Le prix des huiles liquides a quant à lui augmenté de plus de 308 %, celui du riz importé de 209 % et celui du poulet de 191 %. Akbar Fathi, vice-ministre de l’Agriculture, a confirmé la hausse du prix du sucre dans une déclaration rapportée par l’IRNA, l’attribuant à l’augmentation des coûts de production : le sucre en vrac, départ usine, se vend désormais à 95 000 tomans le kilogramme, tandis que les sachets de 900 grammes sont à 125 000 tomans. Yahya Azizi, du ministère de l’Agriculture, s’exprimant auprès de l’ILNA, a qualifié la situation de « désastreuse », soulignant que le seuil de pauvreté a atteint 75 millions de tomans par mois, alors que les salaires moyens avoisinent les 24 millions de tomans, ce qui représente environ trois fois le revenu moyen. L’alimentation absorbe désormais 66 % du budget d’un ménage au salaire minimum, contre 48 % un an auparavant.
Pénurie d’eau et coupures d’Internet : une situation déjà critique
La rareté de l’eau accentue les difficultés. Isa Bozorgzadeh, porte-parole du secteur de l’eau en Iran, a déclaré à l’agence ISNA que 11 provinces connaissent toujours un déficit pluviométrique supérieur à 10 %, Téhéran étant en tête de liste et entrant dans sa sixième année consécutive de sécheresse. Bien que les précipitations nationales soient proches de la normale, il a souligné : « Cela ne signifie pas que le problème de la pénurie d’eau dans certaines provinces est résolu. » Les réservoirs de Téhéran, Ispahan, Khorasan Razavi, Qom, Zanjan et Markazi restent à un niveau critique ; les barrages de Téhéran ne seraient remplis qu’à 18 % de leur capacité dans certains cas. Environ 35 millions d’Iraniens vivent dans des zones en situation de grave pénurie d’eau, et l’approvisionnement en eau potable est restreint dans les principales villes, notamment Téhéran, Karaj, Mashhad, Arak, Qom, Ispahan et Yazd.
La coupure d’Internet, qui dure depuis 73 jours et dépasse désormais 1 728 heures, a causé d’importants dégâts économiques. Donya-e Eqtesad a fait état de pertes quotidiennes d’environ 500 milliards de tomans pour l’économie numérique et de 5 000 milliards de tomans pour l’économie en général. L’économiste Mousa Ghaninejad a écrit que cette panne nuit à la cohésion nationale, au capital social et même à la sécurité nationale, surtout à un moment où le gouvernement a besoin du soutien de la population. Environ 10 millions de personnes dépendent directement ou indirectement d’emplois liés à Internet. De nombreuses petites entreprises sont confrontées à des revenus quasi nuls et à des licenciements forcés. Ce qui n’était au départ qu’une restriction technique est devenu, dans les faits, un service à distinction : le coût des connexions fibre optique à haut débit augmente et l’accès est de plus en plus limité aux utilisateurs agréés ou administratifs.
Système de santé sous tension et alerte environnementale
Le secteur de la santé est lui aussi sous tension. Fatemeh Poureza-Qoli, secrétaire de l’Association iranienne de transplantation rénale, a alerté lors d’un entretien avec l’agence ILNA sur la chute brutale des stocks d’antibiotiques, certains médicaments étant désormais « extrêmement rares ». Elle a souligné que les patients dialysés et transplantés sont particulièrement vulnérables aux infections si ces pénuries persistent. Mohammad Raeiszadeh, président du Conseil médical, a également appelé à un contrôle plus strict des prescriptions, affirmant que la réduction des coûts des services de santé n’est « plus une option, mais une nécessité ». Ces pénuries surviennent dans un système de santé déjà sous tension, où les citoyens ordinaires doivent faire face à des dépenses de santé plus élevées et à des délais d’attente plus longs pour les soins essentiels.
Une dimension environnementale est venue s’ajouter à l’inquiétude générale. Après les démentis initiaux des responsables du terminal pétrolier, le ministère de l’Environnement a confirmé une pollution près de l’île de Khark, due au rejet d’eaux de ballast par un pétrolier endommagé. Cet incident, visible sur les images satellites, a suscité des craintes quant aux dommages à long terme pour les ressources marines et les moyens de subsistance locaux dans cette région essentielle aux exportations de pétrole iraniennes.
Un point de non-retour ?
Ces crises convergentes ont poussé la société iranienne au bord du gouffre. L’alimentation absorbe désormais les deux tiers du budget des ménages, les réserves d’eau sont à un niveau critique, les médicaments essentiels se font de plus en plus rares et l’accès à Internet est coupé depuis 73 jours. Le coût de la vie quotidien est devenu insoutenable pour des millions de personnes. Malgré les aveux officiels de ces échecs, la paralysie politique du régime demeure totale. En ne répondant pas à ces griefs fondamentaux, l’État a de fait sceller son destin, s’orientant vers une confrontation inévitable avec une nation au bord de la révolte.