Défiance de rue, tables vides et accélération de la répression en Iran

Par
Mansoureh Galestan
Des personnes en deuil commémorent le 16 février 2026 le quarantième jour du martyre de Mohammad Mehdi Khaledi et de sa sœur Behnaz Khaledi, tués ici lors du soulèvement de janvier.
La théocratie au pouvoir en Iran est confrontée à une convergence de crises qu’elle ne peut endiguer : une contestation de rue grandissante, des manifestations « de subsistance » renouvelées qui ressemblent de plus en plus à des récriminations politiques, et un activisme étudiant qui refait surface comme moteur d’organisation.
Ces deux derniers jours, des reportages ont fait état de manifestations synchronisées de retraités et de boulangers, d’une mobilisation étudiante à Téhéran et de commémorations des victimes de janvier qui se transforment en points de ralliement. La réponse du régime – menaces, accélération des poursuites et discours publics visant à criminaliser la dissidence – ne témoigne pas d’une consolidation du pouvoir, mais plutôt d’une inquiétude face à une société qui se libère progressivement de la peur.
Iran’s Resistance Units mark 1979 anniversary with a clear message: neither shah nor mullahs https://t.co/xCYMqFwJfg
— People's Mojahedin Organization of Iran (PMOI/MEK) (@Mojahedineng) February 16, 2026
La logique opérationnelle est désormais indéniable : les actes de résistance et de protestation dispersés mettent à rude épreuve les capacités de répression tout en normalisant le mépris affiché. Surtout, cette contestation sociale se heurte aux enjeux politiques fondamentaux de survie – le pain, les salaires, les retraites – si bien que les protestations « économiques » sont de plus en plus perçues comme un référendum sur l’État lui-même.
Pain et dignité : retraités, boulangers et la politique de la table vide
À Kermanshah, des retraités ont manifesté le 15 février 2026, dénonçant la dégradation de leurs conditions de vie et établissant un lien explicite entre leurs difficultés et la répression. Des slogans entendus présentaient les violences des derniers mois comme le prix à payer pour réclamer « du pain et de la dignité », faisant des pensions et des soins de santé un instrument de pression politique contre l’État.
Rebellious youth keep the flame of freedom alive on anniversary of 1979 revolution https://t.co/lp0EyCuw1P
— People's Mojahedin Organization of Iran (PMOI/MEK) (@Mojahedineng) February 16, 2026
À Ahvaz, des boulangers ont manifesté le même jour, brandissant une image devenue un symbole récurrent de la crise : la table vide. Leurs slogans – avertissant, semble-t-il, que « les promesses et les menaces suffisent » alors que « notre table est vide » – présentent la pression sur les prix et les échecs politiques non pas comme une simple erreur de gestion, mais comme un abandon délibéré. Lorsque les producteurs de pain et les retraités se mobilisent de concert, la compartimentation privilégiée par le régime (« moyens de subsistance » contre « sécurité ») s’effondre.
Le campus comme accélérateur : Mobilisation étudiante à Téhéran
L’activisme étudiant réapparaît comme une ligne de fracture parallèle. Le 14 février 2026, des étudiants de l’Université des sciences médicales de Téhéran auraient organisé une manifestation pour exprimer leur solidarité avec les détenus et les condamnés à mort, se définissant comme « futurs médecins » tenus de défendre les prisonniers.
February 15—Iran
PMOI Resistance Units mark the 47th anniversary of the 1979 revolution with anti-regime activities. The Resistance Units reiterated their rejection of both the mullahs' and shah dictatorships and their commitment to the establishment of a democratic republic.… pic.twitter.com/HWtOfDCiYE— People's Mojahedin Organization of Iran (PMOI/MEK) (@Mojahedineng) February 16, 2026
Dans les cycles de protestation iraniens, les campus universitaires jouent un rôle récurrent d’accélérateur : ils transforment des griefs épars en un message coordonné et relient les identités professionnelles – étudiants, personnel médical, enseignants – à un agenda politique plus large. Cet effet de réseau est précisément ce que redoute l’État : une fois que le discours de la contestation se propage, la répression n’engendre pas le silence, mais la répétition.
Le calendrier politique amplifie également les risques. Dans plusieurs villes de la province de Fars – notamment Nurabad, Kazerun et Kuhchenar – les rassemblements commémorant le quarantième jour des victimes du soulèvement de janvier 2026 se seraient transformés en rituels publics de réengagement plutôt qu’en deuil privé. Les participants ont scandé des slogans anti-Ali Khamenei et insisté sur la nécessité de poursuivre le combat des disparus – une ancienne pratique sociale iranienne réinterprétée comme un catalyseur politique récurrent.
Évolution politique : Un État qui se parle à lui-même
Face à cette contestation populaire, les hauts responsables du régime ont adopté une stratégie de gestion de crise, oscillant entre alarme, menaces et aveux sélectifs qui, involontairement, confirment l’argument principal de l’opposition : le système subit une pression stratégique.
Field reports: Rebellious youth shatter regime crackdown during Iran’s January uprising https://t.co/Gp4wmFCTLZ
— People's Mojahedin Organization of Iran (PMOI/MEK) (@Mojahedineng) February 15, 2026
Dans une allocution diffusée à la télévision du régime le 15 février 2026, Massoud Pezeshkian a qualifié les récents incendies criminels et attaques contre les forces de sécurité d’« inimaginables », insistant à plusieurs reprises sur le fait que « quelque chose ne fonctionne pas » dans de nombreux domaines. Le fond importait, mais le ton l’était tout autant.
Ceux qui contestent la confiance ne s’attardent pas sur l’incrédulité ; ils normalisent, minimisent et compartimentent. Son insistance sur le choc traduit un malaise interne, et non une volonté de rassurer le public.
La peur du régime transparaît également dans sa stratégie de répression. Le 16 février 2026, Gholamhossein Mohseni-Ejei, s’exprimant à Ispahan, a exhorté les autorités à agir « sans clémence » et « rapidement » contre les personnes détenues lors du soulèvement, insistant sur le fait que les « dirigeants » et les « sympathisants » étaient des cibles prioritaires et déplorant la lenteur des procédures actuelles.
🚨 Simay Azadi EXCLUSIVE | Mashhad
Mashhad — January 9, 2026Another exclusive clip from the city shows defiant youth attacking an SSF station and smashing a security forces vehicle during confrontations reported in different areas of Mashhad. #IranProtests2026 #Iran pic.twitter.com/yrYsZFMqpI
— SIMAY AZADI TV (@en_simayazadi) February 15, 2026
Le sous-texte est stratégique : lorsque la légitimité s’érode, l’État tente de remplacer le consentement par une punition prévisible. Mais l’accélération est à double tranchant : si la rapidité peut dissuader, elle peut aussi susciter de nouveaux griefs, renforcer la mobilisation familiale et alimenter le cycle même qu’elle est censée briser.
Un discours fataliste au sein du pouvoir exécutif
Parallèlement, le vice-président Mohammad-Reza Aref aurait qualifié les récents troubles de « jeu perdant-perdant » pour le système – une reconnaissance inhabituellement directe du rétrécissement des options du régime. Lorsque des personnalités de haut rang reconnaissent les dommages stratégiques tout en exigeant des mesures plus sévères, cela suggère une direction consciente de la situation, mais sans perspective d’échappatoire.
Au Majlis, Mohammad-Bagher Ghalibaf a reconnu que 34 % de la population vit dans la pauvreté, voire dans une « pauvreté extrême », arguant que les catégories officielles de déciles ne reflètent pas les capacités réelles des ménages. Quelles que soient les intentions – tirer la sonnette d’alarme ou instrumentaliser le discours –, cet aveu a un poids politique considérable : il confirme le caractère systémique, et non épisodique, des manifestations pour le pain et les retraites.
Le cycle de contestation se perpétue
Dans l’ensemble, la séquence est cohérente : la société manifeste d’abord sa rébellion – manifestations pour le pain, rassemblements pour les retraites, solidarité étudiante et rassemblements de deuil qui font également office de réunions politiques – puis l’État répond par la gestion de crise, et non par des solutions : intimidation, poursuites judiciaires accélérées et communication étroitement contrôlée visant à remobiliser une base démoralisée.
Mais la dynamique sous-jacente est inverse. Alors que le pouvoir d’achat s’effondre et que le quotidien devient un rappel constant des difficultés économiques, sociales et politiques intolérables, l’opinion publique se transforme en colère – une colère généralisée, cumulative et de plus en plus difficile à cerner. Le régime peut intensifier la répression, mais il ne peut dissocier les deux facteurs qui convergent désormais dans la rue : l’effondrement matériel et le mépris politique. Lorsque ces facteurs se synchronisent, le mécontentement ne disparaît pas ; il se réinitialise, se propage et revient avec une participation plus large et moins de peur. Dès lors, la question n’est plus de savoir si la prochaine vague surviendra, mais quand.